L’EPOQUE 2020/48 – « LE MARIN-JARDINIER »

Après les Époques 2018 et 2019, voici le quarante-huitième de cette nouvelle Époque 2020 avec BARBARA AUZOY : LE MARIN-JARDINIER  . Merci de considérer que le poème est indissociable du tableau et vice-versa…

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est le-marin-jardinier.jpg

L’EPOQUE 2020/48 « LE MARIN-JARDINIER » Niala Acrylique s/toile 61×50

Il n’y aura plus de temps

Je ceins les hanches de la plus haute clairvoyance

Et les printemps tournent leurs rires autour des salières

Celui qui nage tient l’étendue toute entière

Embrassée et va passeur de pollens et de lumières

Dans les blés mûrissants lever des aigrettes de clarté

Toi qui toujours me demandais si nous étions encore loin de la mer

Tu vas vers ton secret entre la force et le flot

Tu n’as pour seule pensée que le bruit de l’eau

Ton audace est une fleur insoumise et sans calcul

Qui manie sa pale jusqu’à l’élégance empennée du corail

Barbara Auzou.

3 réflexions sur “L’EPOQUE 2020/48 – « LE MARIN-JARDINIER »

  1. INTRODUCTION AU GALET

    Comme après tout si je consens à l’existence c’est à condition de l’accepter pleinement, en tant qu’elle remet tout en question; quels d’ailleurs et si faibles que soient mes
    moyens comme ils sont évidemment plutôt d’ordre littéraire et rhétorique; je ne vois pas pourquoi je ne commencerais pas, arbitrairement, par montrer qu’à propos des
    choses les plus simples il est possible de faire des discours infinis entièrement composés de déclarations inédites, enfin qu’à propos de n’importe quoi non seulement
    tout n’est pas dit, mais à peu près tout reste à dire.

    D est tout de même à plusieurs points de vue insupportable de penser dans quel infime manège depuis des siècles tournent les paroles, l’esprit, enfin la réalité de
    l’homme. Il suffit pour s’en rendre compte de fixer son attention sur le premier objet venu : on s’apercevra aussitôt que personne ne l’a jamais observé, et qu’à son propos les
    choses les plus élémentaires restent à dire. Et j’entends bien que sans doute pour l’homme il ne s’agit pas essentiellement d’observer et de décrire des objets, mais enfin
    cela est un signe, et des plus nets. A quoi donc s’occupe-t-on? Certes à tout, sauf à changer d’atmosphère intellectuelle, à sortir des poussiéreux salons où
    s’ennuie à mourir tout ce qu’il y a de vivant dans l’esprit, à progresser — enfin ! — non seulement par les pensées, mais par les facultés, les sentiments, les
    sensations, et somme toute à accroître la quantité de ses qualités. Car des millions de sentiments, par exemple, aussi différents du petit catalogue de ceux
    qu’éprouvent actuellement les hommes les plus sensibles, sont à connaître, sont à éprouver. Mais non! L’homme se contentera longtemps encore d’être a fier »
    ou « humble », « sincère » ou « hypocrite », « gai » ou « triste », « malade » ou « bien portant », « bon »
    ou « méchant », « propre » ou « sale », « durable » ou « éphémère », etc., avec toutes les combinaisons possibles de ces
    pitoyables qualités.

    Eh bien! Je tiens à dire quant à moi que je suis bien autre chose, et par exemple qu’en dehors de toutes les qualités que je possède- en commun avec le rat, le lion et le
    filet, je prétends à celles du diamant, et je me solidarise d’ailleurs entièrement aussi bien avec la mer qu’avec la falaise qu’elle attaque et avec le galet qui s’en trouve par
    la suite créé, et dont l’on trouvera à titre d’exemple ci-dessous la description essayée, sans préjuger de toutes les qualités dont je compte bien que la
    contemplation et la nomination d’objets extrêmement différents me feront prendre conscience et jouissance effective par la suite.

    A tout désir d’évasion, opposer la contemplation et ses ressources. Inutile de partir : se transférer aux choses, qui vous comblent d’impressions nouvelles, vous proposent un
    million de qualités inédites.

    Personnellement ce sont les distractions qui me gênent, c’est en prison ou en cellule, seul à la campagne que je m’ennuierais le moins. Partout ailleurs, et quoi que je fasse, j’ai
    l’impression de perdre mon temps. Même, la richesse de propositions contenues dans le moindre objet est si grande, que je ne conçois pas encore la possibilité de rendre compte
    d’aucune autre chose que des plus simples : une pierre, une herbe, le feu, un morceau de bois, un morceau de viande.

    Les spectacles qui paraîtraient à d’autres les moins compliqués, comme par exemple simplement le visage d’un homme sur le point de parler, ou d’un homme qui dort, ou n’importe
    quelle manifestation d’activité chez un être vivant, me semblent encore de beaucoup trop difficiles et chargés de significations inédites (à découvrir, puis à
    relier dialectiquement) pour que je puisse songer à m’y atteler de longtemps. Dès lors, comment pourrais-je décrire une scène, faire la critique d’un spectacle ou d’une
    œuvre d’art? Je n’ai là-dessus aucune opinion, n’en pouvant même conquérir la moindre impression un peu juste, ou complète.

    Tout le secret du bonheur du contemplateur est dans son refus de considérer comme un mal l’envahissement de sa personnalité par les choses. Pour éviter que cela tourne au
    mysticisme, il faut : i° se rendre compte précisément, c’est-à-dire expressément, de chacune des choses dont on a fait l’objet de sa contemplation; a0 changer assez
    souvent d’objet de contemplation, et en somme garder une certaine mesure. Mais le plus important pour la santé du contemplateur est la nomination, au fur et à mesure, de toutes les
    qualités qu’il découvre; il ne faut pas que ces qualités, qui le transportent, le transportent plus loin que leur expression mesurée et exacte.

    *

    Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable
    à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque, tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et
    de petites bêtes jusqu’alors enfouies. 0 ressources infinies de l’épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l’épaisseur sémantique des mots!

    *

    La contemplation d’objets précis est aussi un repos, mais c’est un repos privilégié, comme ce repos perpétuel des plantes adultes, qui porte des fruits. Fruits
    spéciaux, empruntés autant à l’air ou au milieu ambiant, au moins pour la forme à laquelle ils sont limités et les couleurs que par opposition ils en prennent,
    qu’à la personne qui en fournit la substance; et c’est ainsi qu’ils se différencient des fruits d’un autre repos, le sommeil, qui sont nommés les rêves, uniquement
    formés par la personne, et, par conséquence, indéfinis, informes, et sans utlité : c’est pourquoi ils ne sont pas véritablement des fruits.

    Ainsi donc, si ridiculement prétentieux qu’il puisse paraître, voici quel est à peu près mon dessein : je voudrais écrire une sorte de De natura rerum. On voit bien la
    différence avec les poètes contemporains : ce ne sont pas des poèmes que je veux composer, mais une seule cosmogonie.

    Mais comment rendre ce dessein possible? Je considère l’état actuel des sciences : des bibliothèques entières sur chaque partie de chacune d’elles… Faudrait-il donc que je
    commence par les lire, et les apprendre? Plusieurs vies n’y suffiraient pas. Au milieu de l’énorme étendue et quantité des connaissances acquises par chaque science, du nombre
    accru des sciences, nous sommes perdus. Le meilleur parti à prendre est donc de considérer toutes choses comme inconnues, et de se promener ou de s’étendre sous bois ou sur
    l’herbe, et de reprendre tout du début.

    *

    Exemple du peu d’épaisseur des choses dans l’esprit des hommes jusqu’à moi : du galet, ou de la pierre, voici ce que j’ai trouvé qu’on pense, ou qu’on a pensé de plus
    original :

    Un cœur de pierre (Diderot) ; Uniforme et plat galet (Diderot) ;

    Je méprise cette poussière qui me compose et qui vous parle (Saint-Just) ;

    Si j’ai du goût ce n’est guère

    Que pour la terre et les pierres (Rimbaud).

    Eh bien! Pierre, galet, poussière, occasion de sentiments si communs quoique si contradictoires, je ne te juge pas si rapidement, car je désire te juger à ta valeur : et tu me
    serviras, et tu serviras dès lors aux hommes à bien d’autres expressions, tu leur fourniras pour leurs discussions entre eux ou avec eux-mêmes bien d’autres arguments; même,
    si j’ai assez de talent, tu les armeras de quelques nouveaux proverbes ou lieux communs : voilà toute mon ambition.

    Francis Ponge

    Je nage parce qu’en toi….
    N-L

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.